Hébette assume l’endettement
Il est situé à deux pas de l’autoroute A3, près d’une intersection routière à deux niveaux. D’où son nom, l’« Échangeur ». C’est un bâtiment court sur pattes dans une rue pavée à l’ancienne, encerclé de tours. À l’origine, il y avait là un atelier de couture clandestin (350 mètres carrés). Remis en location en 1994, en pleine crise de l’immobilier, il intéresse le metteur en scène Régis Hébette (un ancien du Théâtre des Quartiers d’Ivry, où il avait travaillé avec Catherine Dasté et Philipe Adrien). Avec l’appui de bonnes volontés et de beaucoup d’entraide, il trouve là un toit pour abriter sa propre compagnie, Public Chéri, ainsi que les ateliers de théâtre qu’il conduit depuis 1987 avec la population locale. Deux ans plus tard, après avoir cassé, déblayé, reconstruit et mis aux normes les lieux, Régis Hébette et son équipe peuvent se féliciter de la besogne accomplie. « On a aussi pu démarrer, nous dit-il, grâce au système de l’intermittence artistique si violemment remis en cause aujourd’hui ».
Rebelotte donc, en 2008. L’Échangeur s’agrandit avec un bâtiment en miroir de six cents mètres carrés qui fut également atelier clandestin avant de devenir entrepôt de mobilier chinois. Il y a quatre ans, les locataires chinois quittaient les lieux. Régis Hébette monte un dossier. La DRAC suit. « En 2003, précise-t-il, la baisse de l’aide de l’État a été contrebalancée par l’augmentation de celle de la région, sous l’impulsion de la politique culturelle menée par Francis Parny (vice-président de la région Île-de-France - NDLR). »
Régis Hébette prend le risque de l’endettement sur dix ans puisqu’il finance le projet en son nom propre à hauteur de 40 %. Les travaux ont duré deux ans. Un mètre de profondeur a été « décaissé » pour agrandir la future salle mobile. L’étonnant est que l’un des artisans de la démolition a ouvert la saison avec une chorégraphie mettant en jeu sa pelleteuse !
Le résultat est une réussite
À l’Échangeur ont lieu entre 120 et 150 représentations par an, soit plus qu’un centre dramatique national. Ici, on accueille des compagnies sur le long terme. Un mois et demi pour les sept à huit invitées chaque année. Elles peuvent donner quinze représentations. Du coup, peu connues pour la plupart, souvent en recherche de formes singulières, elles trouvent un peu de visibilité dans un paysage théâtral ruiné par son foisonnement même. « Nous n’avons pas d’argent pour accueillir les équipes artistiques, nous dit encore Régis Hébette. Nous faisons du troc. Nous partageons l’outil de travail. On accompagne les projets dans leur diffusion, et l’information passe autant que faire se peut dans les médias ». L’équipe de l’Échangeur est réduite. Grâce à Johnny Lebigot, co-directeur administratif, l’Échangeur a rencontré au fil des ans un certain écho dans la presse, même si, ici comme ailleurs, on ressent un désinvestissement général du champ culturel dans les journaux.
Autre particularité de l’Échangeur, le travail avec des amateurs de tous âges au sein d’ateliers de création. Machinations, conçu et réalisé par Régis Hébette, et qui est présenté actuellement dans la nouvelle salle, est le fruit d’un tel cheminement. Ils sont deux groupes de quatorze interprètes chacun, de six à soixante ans - certains souffrent d’un handicap mental. Ils viennent ici trois fois par semaine suivre des cours dispensés par Régis Hébette. Ce sont des gens de Bagnolet et des quartiers voisins, du XXe, de Romainville… Le résultat est une réussite. Il s’agit d’un jeu sur la langue au sein du théâtre sous la forme d’une série d’interrogations articulées à la perfection. Le tout fait résonner cette question majeure : qu’est-ce que jouer ? Cette réflexion se poursuit autrement avec la présentation par Régis Hébette d’Ex Onomachina, où trois comédiens de sa compagnie explorent les incongruités du langage et le caractère malaisé de la communication. C’est souvent drôle. Et cela nous enseigne au fond à tourner sept fois notre langue dans la bouche avant de l’ouvrir.
(1) L’Échangeur,
59 avenue du Général de Gaulle
93170 Bagnolet.
Tél : 01.43.62.71.20
Le théâtre présente Machinations et Ex Onomachina jusqu’au 10 février.
Muriel Steinmetz
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