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Maurice Papon est mort sans avoir exprimé le moindre regret!

Nous reproduisons ci-dessous, l'article de Maurice Ulrich paru dans le journal l'Humanité.

Le cynisme et la morgue de Maurice Papon
Jamais l’ancien ministre, disparu samedi à quatre-vingt-seize ans, n’a reconnu sa responsabilité dans la déportation de 1 645 juifs, comme il n’a jamais regretté un seul de ses actes.

Il y a des silences éloquents. Hier, une journée après la mort de Maurice Papon, les deux seules réactions politiques connues étaient celles de Marie-George Buffet et de François Hollande. Le vieillard de quatre-vingt-seize ans, mort samedi à Pontault-Combault (Seine-et-Marne) - belle longévité pour un homme libéré de prison en 2002 en raison de son dramatique état de santé -, ne s’éloigne pas seul. Il a - autour de lui les ombres sinistres d’une certaine France. Celles de Vichy et de la collaboration, mais aussi celles, plus tard, de la guerre d’Algérie et plus largement encore celles de la raison d’État.
Maurice Papon gérait des trains...
Le secrétaire général de la préfecture de la Gironde qui écrivait en 1942, en écho aux nazis demandant une rafle des juifs, « il y a lieu de suivre les ordres de SS », est le même que celui qui, préfet de Paris, a couvert, sinon organisé, la terrible journée du 17 octobre 1961. C’est l’homme de Charonne, c’est encore l’homme qui fut ministre du Budget de Valéry Giscard d’Estaing de 1975 à 1981, un homme - d’État, jusqu’aux crimes - d’État et, d’une certaine manière, dans les périodes les plus sales, une incarnation de l’État. Et personne, dans ces zones-là de l’histoire, ne peut dire qu’il ne connaissait pas cet homme.
La jeunesse de Maurice Papon fut, comme on a pu le dire pour d’autres, une jeunesse Française. Né en 1909 dans une famille aisée, diplômé en lettres et en sciences politiques, il n’a que vingt et un ans quand il pénètre les arcanes du pouvoir. Conseiller du ministre de l’Air dans le gouvernement radical-socialiste de Pierre Laval qui sera l’âme même de la collaboration auprès de Pétain, qui souhaitera la victoire de l’Allemagne, il passe au ministère de l’Intérieur avant d’être chargé des relations avec le Sénat. Brièvement mobilisé à la déclaration de guerre, démobilisé pour raisons de santé - déjà... -, il rejoint Vichy dès 1940 où il est nommé sous-préfet. En juin 1942, nommé en Gironde sous l’autorité du préfet Maurice Sabatier qu’il a connu à l’Intérieur, il est, en tant que secrétaire général, « responsable des questions juives ». C’est assez dire l’importance que l’on accorde à ces « questions » auxquelles il ne tarde pas à apporter ses réponses. De l’été 1942 à mai 1944, il organise la déportation de 1 645 juifs, hommes et femmes, dont 240 âgés de moins de dix-huit ans. Il niera lors de son procès avoir eu connaissance de leur destination. Il gérait des trains...
À la Libération, il négocie remarquablement le virage et se procure des certificats de Résistance. Il est nommé préfet des Landes. Aveuglément ? Certainement pas. De Gaulle a besoin de réorganiser l’État et cela en faisant pièce à l’influence des communistes, qui sont alors en mesure d’exercer une influence majeure dans nombre de régions. Avec Maurice Papon, on sait sur qui on peut compter, fut-ce au prix de certains oublis. Et on va compter sur lui. Après les Landes, c’est Constantine, en pleine guerre d’Algérie. Le préfet qu’il y est peut-il ignorer la systématisation de la torture, les exécutions sommaires, les massacres ? Il fait preuve en tout cas d’une telle efficacité que de Gaulle, dès son arrivée au pouvoir, le nomme préfet de Paris.
17 octobre 1961 : des milliers d’Algériens manifestent pacifiquement contre le couvre-feu qui leur est imposé. Rafles, matraquages, arrestations en masse. Des dizaines d’entre eux, peut-être trois cents, on ne le saura jamais, sont noyés dans la Seine par la police. 8 février 1962 : des milliers de Parisiens manifestent contre les attentats sanglants de l’OAS. La police charge, les accule dans l’entrée du métro Charonne, jette les grilles sur les hommes et les femmes qui s’y trouvent. On relève neuf morts. Le 12, des centaines de milliers de Parisiens manifestent.
En 1967, Maurice Papon sort de la « préfectorale ». C’est pour devenir PDG d’un groupe stratégique, Sud Aviation. Tous les préfets ne bénéficient pas d’une telle confiance. En 1975, la page de Gaulle est tournée mais Valéry Giscard d’Estaing l’appelle au gouvernement. Pas comme figurant mais comme ministre du Budget. Il le restera six ans, jusqu’à l’arrivée à la présidence de François Mitterrand. Un homme qu’il n’a pu que connaître dans les allées de Vichy, comme René Bousquet, responsable de la rafle du Vél’d’Hiv et resté un familier du même François Mitterrand - qui jamais ne s’est expliqué sur cette amitié trouble.
Maurice Papon, commandeur de la Légion d’honneur, est alors une grande figure de l’ordre et du pouvoir. Mais les familles des déportés de Bordeaux n’ont pas oublié. En 1981, suite à la publication dans la presse de documents signés de sa main sur les déportations, une information judiciaire est ouverte à son encontre. La bataille de procédure de ses avocats pour éviter le procès va durer dix-sept ans.
Entre-temps, le milicien français Paul Touvier et le bourreau SS Klaus Barbie sont jugés. La France de la collaboration fait retour. Le procès Papon va durer six mois. Des dizaines de témoins viennent à la barre. L’émotion est considérable. D’autres, des barons du gaullisme comme Pierre Messmer ou Olivier Guichard, viennent témoigner en faveur de l’accusé. La cour retient seulement sa complicité pour quatre convois (lire ci-contre). Condamné à dix ans de réclusion, Maurice Papon s’enfuit à Gstaad. Il organise délibérément son insolvabilité pour ne pas avoir à payer les sommes dues aux parties civiles. Arrêté, il n’effectuera que trois ans de prison. Aussitôt libéré, il se rend dans un grand restaurant et pavoise, un verre de grand vin à la main.
trois ans de prison seulement
Maurice Papon est mort. Les témoins et journalistes présents au procès ont tous noté sa froideur, son cynisme, son indifférence au sort des victimes. Jamais, dans une véritable morgue de caste et de classe, Maurice Papon n’a regretté un seul de ses actes, de Bordeaux à Paris. Il est rare que l’on éprouve de tels sentiments à l’égard d’un mort, mais la seule épitaphe qui nous vienne, c’est que cet homme-là avait mérité le mépris des hommes.
* Rassemblement. Une soixantaine de personnes ont baptisé symboliquement hier une station de métro en construction à Gennevilliers « 17-Octobre-1961 », en hommage aux Algériens tués ce jour-là lors de la répression d’une manifestation interdite du FLN, alors que Maurice Papon était préfet de police à Paris à cette époque.

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